Outiller le secteur numérique pour répondre aux défis en matière de résilience et de durabilité environnementale
Le numérique est devenu un secteur exposé à des vulnérabilités multiples et à une empreinte environnementale croissante. La mise en place de standards communs et d’outils partagés, notamment au niveau international, doit permettre de concilier performance, résilience et durabilité.
Le numérique fait désormais partie intégrante de notre économie. Il soutient à la fois l’innovation, la compétitivité des entreprises et le fonctionnement des services essentiels. Il a pris une grande place dans nos usages, nous exposant de façon croissante à des risques multiples, qu’ils soient technologiques, géopolitiques ou environnementaux.
Dans un contexte marqué par l’intensification des usages et la complexification des infrastructures, la question n’est plus seulement celle du développement du numérique, mais de sa capacité à rester robuste et soutenable dans la durée. Il est maintenant nécessaire de veiller à la résilience des systèmes existants et à la maîtrise de leur empreinte environnementale.
Un secteur numérique stratégique mais exposé à de nouvelles vulnérabilités
Le numérique n’est plus seulement un outil : il est devenu une infrastructure à part entière. Aussi essentiel et vital que l’énergie ou les transports, le numérique soutient désormais l’ensemble des activités du territoire. Sans lui, une grande partie de nos activités s’arrêterait net.
Aujourd’hui, tout repose sur des systèmes numériques : les entreprises pour produire et vendre, les services publics pour fonctionner, les usines pour piloter leurs machines, et même nos gestes du quotidien, du paiement à la communication. Le numérique simplifie le quotidien des entreprises et des particuliers. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une réalité plus dense : des réseaux, des plateformes et des données étroitement liés les uns aux autres.
Cette interconnexion rend le numérique extrêmement puissant, mais aussi plus sensible. Une panne, une cyberattaque ou un dysfonctionnement peuvent rapidement avoir des effets en chaîne, bien au-delà du seul secteur concerné. C’est pourquoi le numérique doit désormais être pensé et géré comme une véritable infrastructure critique, avec des exigences élevées en matière de sécurité, de fiabilité et de résilience.
Des dépendances technologiques structurantes
L’écosystème numérique mondial est marqué par de fortes dépendances technologiques, notamment en matière de semi-conducteurs, de solutions cloud et de logiciels critiques. Ces dépendances concentrent des risques, qu’il s’agisse de souveraineté ou de continuité d’activité.
Les tensions récentes sur les chaînes d’approvisionnement ont mis en évidence la fragilité de certains segments stratégiques. Cette fragilité est renforcée par la spécialisation géographique des productions. Dans ce contexte, les politiques publiques visent à renforcer l’autonomie stratégique de la France, notamment à travers des investissements dans les technologies clés et les filières industrielles critiques, comme le prévoit le plan France 2030.
Une intensification des risques cyber
L’exposition accrue des infrastructures numériques s’accompagne d’une montée en puissance des menaces cyber. Les attaques se multiplient et visent les opérateurs d’importance vitale, les administrations et les entreprises stratégiques.
Dans ce contexte, la cybersécurité devient indispensable, intégrée dès la conception des produits et tout au long de leur cycle de vie, comme le prévoit le Cyber Resilience Act (CRA).
Renforcer la résilience du secteur suppose ainsi de consolider les capacités de prévention, de détection et de réponse aux malveillances. C’est pourquoi des dispositifs d’accompagnement comme « Cyber PME » de France 2030 ont été mis en place pour les entreprises afin de renforcer leur maturité cyber et leur préparation face aux menaces.
Un environnement géopolitique plus incertain
Le numérique est au cœur des rivalités internationales concernant la maîtrise technologique, le contrôle des données et la définition des normes.
C’est dans ce contexte que la coordination entre partenaires partageant des valeurs communes, notamment au sein du G7, revêt toute son importance.
À l’échelle nationale, il apparait indispensable de renforcer la souveraineté numérique et la capacité à faire face aux menaces, comme l’illustre la stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030.
Numérique et environnement : mesurer, comprendre, agir
Le numérique est souvent présenté comme un levier de la transition écologique : optimisation des consommations, meilleur pilotage des ressources, réduction de certains déplacements. Cette promesse est réelle, mais elle ne doit pas occulter une réalité plus complexe : le numérique est lui-même un secteur à forte intensité matérielle et énergétique, dont le développement exerce une pression croissante sur les ressources naturelles, les métaux critiques et les systèmes énergétiques. Mieux mesurer et comprendre cette empreinte n'est donc pas une fin en soi, c'est la condition pour arbitrer efficacement entre les bénéfices attendus de la numérisation et les impacts qu'elle génère.
Une empreinte environnementale en croissance
L'empreinte environnementale du numérique est appelée à croître significativement sous l'effet de deux dynamiques majeures. D'un côté, la multiplication et l'intensification des usages augmente l’empreinte environnementale du numérique : le streaming, le cloud, la blockchain et surtout l'intelligence artificielle génèrent des besoins en calcul et en infrastructure sans précédent. De l'autre, la transformation numérique des entreprises et des sociétés, qui intègre le digital dans des pans toujours plus larges de l'économie, de la santé, des transports ou de l'éducation, démultiplie d'autant la demande en équipements et en énergie.
En France, le Baromètre du numérique, réalisé par le CREDOC et piloté par l’Arcep, l'Arcom, le CGE et l’ANCT, illustre concrètement cette tendance : il met en évidence une progression constante des usages, notamment en matière de vidéo en ligne et de stockage de données. Cette évolution se traduit par une demande croissante en capacité de traitement, de stockage et de transmission, avec des conséquences directes sur la consommation d'énergie et de ressources matérielles.
À l'échelle mondiale, les projections convergent vers une intensification de cette pression. L'ADEME et l'Arcep estiment que le numérique pourrait représenter jusqu'à 7 % des émissions mondiales de GES d'ici 2040 si les trajectoires actuelles se poursuivent, contre environ 4 % aujourd'hui. L'essor de l'intelligence artificielle générative, dont les besoins en calcul doublent tous les quelques mois, constitue l'un des principaux facteurs d'accélération de cette dynamique.
4,4 %
des émissions de GES de la France sont liées au numérique en 2022
Plus de 10
équipements numériques dénombrés en moyenne par foyer en France
91 %
des Français sont équipés d’un smartphone
80 %
de l’empreinte carbone d’un équipement est lié à sa fabrication
Source : Le Baromètre du numérique (2026)
Sobriété et efficacité énergétique
Face à ces constats, la réduction de l’empreinte environnementale du numérique repose sur deux leviers indissociables :
Rendre les usages plus sobres
Pour rationaliser les usages numériques, la stratégie cible vise à questionner les besoins, limiter les consommations superflues de données et prolonger la durée de vie des équipements.
Derrière ces pratiques se dessine une approche plus raisonnée du numérique, qui privilégie l’utilité à l’accumulation.
Améliorer l’efficacité énergétique
L’optimisation des infrastructures, la conception d’équipements moins énergivores et le recours à des technologies plus performantes sont les pistes explorées pour améliorer l’efficacité énergétique.
L’enjeu est de faire mieux avec moins, sans freiner les usages essentiels.
Cycle de vie des équipements
La majeure partie de l’impact environnemental du numérique provient de la fabrication des équipements. En effet, l’extraction des matières premières, la production industrielle et le transport représentent à eux seuls près de 80 % de l’empreinte carbone d’un équipement numérique.
Ce constat met en lumière l’importance d’agir sur l’ensemble du cycle de vie :
- Encourager l’écoconception des équipements ;
- Favoriser la réparation ;
- Soutenir le réemploi ;
- Améliorer les filières de recyclage.
Prolonger la durée de vie des équipements apparaît ainsi comme l’un des leviers les plus efficaces pour réduire l’empreinte environnementale des équipements numériques.
Outiller les acteurs : standards, indicateurs et bonnes pratiques
Face à la complexité des enjeux, les acteurs publics et privés ont besoin de repères clairs pour orienter leurs décisions et structurer leurs stratégies de transformation. Mesurer l'empreinte environnementale du numérique, en suivre les évolutions et en identifier les principaux leviers de réduction suppose de disposer d'outils méthodologiques robustes, lisibles et comparables, condition indispensable pour passer de la prise de conscience à l'action.
Structurer les pratiques : des avancées réelles, mais encore insuffisantes
Plusieurs initiatives internationales ont émergé ces dernières années pour structurer les pratiques : référentiels d'écoconception des services numériques, standards de mesure de l'empreinte carbone, cadres de reporting environnemental.
Ces efforts témoignent d'une prise de conscience croissante, mais ils restent fragmentés. Les méthodologies coexistent sans toujours converger, les périmètres retenus varient d'un référentiel à l'autre, et la multiplication des cadres finit parfois par brouiller les repères plutôt que de les clarifier.
Harmoniser les méthodes de mesures
Le manque de référentiel commun constitue l'un des obstacles les plus concrets à l'action. Sans indicateurs partagés, les données produites par différents acteurs ne sont pas comparables, ce qui limite la capacité à évaluer les progrès, à fixer des objectifs crédibles ou à orienter les investissements.
L'harmonisation des méthodes n'est pas qu'une question technique : c'est un enjeu de gouvernance, qui suppose des arbitrages entre acteurs aux intérêts parfois divergents (régulateurs, industriels, société civile). Des avancées existent, notamment au niveau européen, mais elles restent partielles et leur adoption effective par les entreprises demeure inégale.
Déployer des outils concrets
La disponibilité d'outils pratiques tels que des guides de bonnes pratiques, référentiels d'écoconception et calculateurs d'empreinte est une condition nécessaire à l'appropriation par les entreprises, en particulier les plus petites, qui ne disposent pas toujours des ressources pour développer leurs propres méthodes.
La diffusion de ces outils, notamment via des plateformes publiques comme celles portées par Direction générale des Entreprises et les opérateurs de l’Etat, contribue à accélérer l’adoption de bonnes pratiques par les entreprises.
Le G7 numérique, espace de coordination pour un numérique durable
Les économies numériques sont structurellement interdépendantes : les chaînes de valeur, les infrastructures et les flux de données traversent les frontières sans s'y arrêter. Cette réalité rend la coordination internationale non pas souhaitable, mais nécessaire, car les décisions prises de façon isolée par chaque État ont des répercussions bien au-delà de leurs frontières.
Éviter la fragmentation réglementaire
En l'absence d'alignement sur les standards, les méthodes de mesure ou les cadres de régulation, le risque est celui d'une fragmentation des marchés numériques. Pour les entreprises opérant à l'international, cette fragmentation se traduit concrètement par une multiplication des obligations, des coûts de conformité élevés et une incertitude réglementaire qui pèse sur les décisions d'investissement.
Le G7 offre un espace de discussion pour prévenir ces divergences en amont, en rapprochant les positions des grandes économies avant qu'elles ne se cristallisent dans des réglementations incompatibles. Ce rôle est d'autant plus important que les pays du G7 concentrent une part majeure des infrastructures numériques mondiales et des acteurs qui les opèrent.
Construire des références communes
Les travaux engagés dans le cadre du G7 numérique portent notamment sur la définition de méthodes communes de mesure de l'impact environnemental du numérique, l'élaboration de standards partagés et la promotion de la transparence des données. L'enjeu n'est pas de produire des déclarations de principe, mais de faire converger des approches suffisamment compatibles pour que les données soient comparables, que les bonnes pratiques puissent circuler et que les entreprises disposent de repères stables pour orienter leurs stratégies.
Durabilité et compétitivité : un équilibre possible
La transition vers un numérique plus sobre est encore trop souvent présentée comme une contrainte pesant sur la compétitivité. Cette lecture est sans doute réductrice. Les entreprises qui anticipent les exigences environnementales – en concevant des services moins énergivores, en optimisant leurs infrastructures, en adoptant des pratiques d'achats responsables – développent des avantages compétitifs réels, notamment sur les marchés où la réglementation se durcit. En structurant un cadre international cohérent, le G7 contribue à ce que cette transition s'opère sur des bases communes, évitant que la marche vers un numérique durable ne se transforme en une nouvelle source de divergences entre économies.
Expert
Louis Billerot et Emma Le Boulicaut, Sous-direction des réseaux et des usages numériques